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Certains auteurs semblent immortels, d’autres sombrent dans l’oubli. Après un temps, qu’en reste-t-il ? Dans sa série mensuelle Faut-il relire… ?, Le Devoir revisite un de ces écrivains avec l’aide d’admirateurs et d’observateurs attentifs.
Les sémioticiens en avaient déjà fait une vedette dans les années 1960 avec L’œuvre ouverte (1962), les médias italiens lui ouvraient toutes grandes leurs portes, et voilà qu’avec un seul roman, Le nom de la rose (1980), il fracassait des records de ventes dignes des écrivains anglo-saxons les plus célèbres. Quel titre convenait le mieux à cette célèbre figure de la culture italienne qu’était Umberto Eco (1932-2016) ?
« Celui qui ne lit pas à 70 ans n’aura vécu qu’une vie : la sienne. Qui lit aura vécu 5000 ans », affirmait Umberto Eco, décédé à l’âge de 84 ans. Mais est-ce exact ? Sa phénoménale et prestigieuse bibliothèque personnelle comptait jusqu’à 35 000 livres (les chiffres varient selon les sources) et l’on chuchote que l’homme en aurait lu près de 60 000 au cours de son existence. De quoi s’assurer une place confortable dans l’éternité…
Ce natif de la région du Piémont qui a grandi au sein d’une famille de la bourgeoisie italienne donnera l’impression de posséder le don d’ubiquité tant on le voyait partout, apparaissant sur toutes les tribunes, portant tous les chapeaux : philosophe, essayiste, sémioticien, médiéviste, romancier, conférencier, commentateur de l’actualité, etc. Cette polyvalence et ce souci du détail — en partie hérités des études supérieures en philosophie et en esthétique qu’il a effectuées à Turin — contribueront à forger sa célébrité et à alimenter sa légende.
« On entre dans ses livres comme dans une cathédrale », soutient Luc Quintal, un inconditionnel d’Eco cultivant le même amour pour les bibliothèques bien garnies. Car cet ancien libraire, également retraité du monde de l’édition (autrefois chez VLB éditeur puis chez Groupe Ville-Marie littérature), semble suivre ses traces, lui qui possède non seulement tous ses ouvrages, mais aussi de multiples éditions et de nombreuses traductions de ces derniers, dont celles du Nom de la rose, qui en compte une trentaine.
Une œuvre ouverte sur tout et pour tous
C’est par l’entremise des écrivains Victor-Lévy Beaulieu et James Joyce que Luc Quintal découvrira Umberto Eco. Car pour comprendre la passion de Beaulieu pour Joyce, auteur d’Ulysse (1920), et y communier à son tour, il passe par la lecture de L’œuvre ouverte afin d’en saisir les clés. « Les universitaires d’ici l’ont d’abord connu par cet essai avant que le grand public le découvre avec Le nom de la rose. Quand je l’ai lu au début de la vingtaine, Eco est pratiquement devenu un ami. Oui, il met beaucoup de références historiques dans ses livres, il possède un souci du détail quasi maniaque, mais si tout cela paraît intimidant, il y a un réel plaisir à s’y perdre. »
Le magnétisme exercé par les romans et les essais d’Umberto Eco ne faiblit pas, près de dix ans après sa mort, constat partagé par Claude Vaillancourt, écrivain, essayiste et chroniqueur au magazine À bâbord. Au début des années 1980, le grand succès du Nom de la rose lui servira de porte d’entrée, roman alliant intrigue policière, théologie, études médiévales et fresque historique. « Il témoignait aussi d’une érudition phénoménale, mais — et ça peut sembler étrange — d’une approche ludique, affirme l’auteur de La force de ceux qui n’en ont plus (2025). Et ce n’était pas pour lancer de la poudre aux yeux. Toutes les connaissances humaines, il les maniait avec un mélange d’humour, d’ironie, d’intelligence et de finesse. »
Claude Vaillancourt a poussé la ferveur jusqu’à lire, dans la langue de Dante, les chroniques qu’a écrites Eco pour l’hebdomadaire L’Espresso, « et chacune était un véritable plaisir ». S’il juge son parcours quasi sans faute (« À part Baudolino [2000], d’une grande lourdeur et sans intérêt »), il ne cesse d’être ébloui par sa clairvoyance, sa manière unique de prévoir les remous de notre époque en s’appuyant sur une fine connaissance de l’Histoire. « Dans mon milieu, tout le monde parle en ce moment de Reconnaître le fascisme [1995], une référence pour quiconque veut comprendre le virage vers l’extrême droite que nous sommes en train de vivre. Une preuve parmi d’autres que son œuvre réussit vraiment à traverser le temps. »
La popularité engendrée par les ventes phénoménales du Nom de la rose, vite relancée par l’adaptation signée Jean-Jacques Annaud mettant en vedette Sean Connery en 1986, a permis à Eco de renouveler son lectorat et d’attirer les foules. Viva Paci, professeure de théories du cinéma à l’École des médias de l’UQAM, peut se vanter d’avoir assisté à plusieurs de ses conférences alors qu’elle était étudiante à l’Université de Bologne (« une des plus anciennes au monde et dont les premières traces remontent au XIe siècle », précise-t-elle) dans les années 1990. Ce n’était d’ailleurs pas toujours possible de trouver une place là où il prenait la parole, l’écrivain étant en Italie très connu au sein de toutes les générations et de toutes les classes sociales.
« Radio, télévision, magazines, Umberto Eco était partout présent, parfois pendant des décennies, précise Viva Paci, capable de parler de tout, ce qui faisait en sorte que des gens de ma famille le connaissaient, ce qui n’est pas si fréquent lorsqu’il s’agit de professeurs d’université. » Et à l’image de l’illustre sémioticien français Roland Barthes, auteur de L’empire des signes (1970), « pour lui, tout est signe et tout cache un ensemble de codes, de messages, à l’intérieur de la chose la plus banale », dit-elle en évoquant quelques conférences mémorables, dont une sur Charlie Brown, la célèbre bande dessinée de Charles M. Schulz.
Eco à l’Expo
Moins attirée par le travail du romancier (Le pendule de Foucault [1990], L’île du jour d’avant [1996], La mystérieuse flamme de la reine Loana [2005], etc.), Viva Paci tient à mettre en lumière des ouvrages et des textes moins connus du grand public, mais tout aussi inspirants. À ses étudiants, elle recommande sans cesse la lecture de Comment écrire sa thèse ? (1977), « un ensemble de consignes et de conseils pour tous les universitaires qui s’engagent dans cette aventure par quelqu’un qui jongle entre sa perspective de professeur et le souvenir de celui qui a rédigé une thèse en philosophie ancienne ».
Et Viva Paci s’émerveille du fait qu’Umberto Eco s’est intéressé à Expo 67. Dans A Theory of Expositions, article traduit en anglais dans le recueil Travels in Hyperreality (1986), « il ne dit pas qu’il s’agit d’une grande vitrine pour tous les pays du monde, que les nations se cachent derrière les pavillons, mais que l’événement lui-même révèle la manière dont Montréal reçoit le monde. Une exposition universelle, selon lui, c’est un prétexte pour autre chose : l’exposition en elle-même ». En résumé, toutes les voix du monde se fondent pour se mettre au service de la ville hôte.
Fasciné par les théories du complot, comme dans Le cimetière de Prague (2010), ennemi juré de l’ancien premier ministre italien Silvio Berlusconi (imaginez tout ce qu’il aurait pu déchiffrer depuis 10 ans sur Donald Trump…), Umberto Eco, surnommé « il Professore » par ses compatriotes, semble encore et toujours de notre temps. Luc Quintal demeure convaincu que sa fréquentation serait bénéfique à tous. La réflexion du traducteur Piero Caracciolo dans le texte d’introduction de La guerre du faux (1985) constitue pour lui la meilleure synthèse : « Il a fait de son immense érudition un plaisir, un charme, une provocation. Quand on repose ses livres, on a l’impression d’être plus intelligent et mieux armé. »


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