En mai, des centaines de milliers de jardins français accrochent à leurs branches une bouteille en plastique bricolée, remplie d’un mélange de bière, de sirop et de vin blanc. Le geste est bienveillant. La conviction est claire : protéger les abeilles du frelon asiatique. Le résultat, lui, est catastrophique, et documenté par la science depuis des années.
À retenir
- Sur 100 insectes piégés, moins de 1 est un frelon asiatique
- Les pièges printaniers n’ont aucun impact prouvé sur les populations de frelons
- Des méthodes alternatives plus efficaces et sélectives existent depuis longtemps
Sommaire
- Le piège qui tue ce qu’il prétend protéger
- Un frelon arrivé dans un conteneur de poteries, et qu’on ne peut plus déloger
- L’efficacité du piégeage ? Introuvable dans les données
- Ce qu’il faut faire à la place
Le piège qui tue ce qu’il prétend protéger
Toutes les études scientifiques concernant le piégeage de printemps contre Vespa velutina, avec des pièges bouteille ou cloche, ont montré qu’en moyenne plus de 99 % des insectes capturés concernaient d’autres espèces. Ce chiffre, mis en avant par le Muséum national d’Histoire naturelle, mérite qu’on s’y arrête : sur 100 insectes piégés dans votre jardin, moins de 1 est un frelon asiatique. Les 99 autres ? Guêpes, mouches, abeilles sauvages et autres papillons se retrouvent noyés, tous ces insectes, indispensables au bon fonctionnement de nos écosystèmes et nourriture de choix des oiseaux, sont pourtant déjà suffisamment menacés par les pesticides et la destruction des habitats.
Le paradoxe est brutal. L’appât sucré-alcoolisé, censé cibler un prédateur d’abeilles, attire en masse exactement les pollinisateurs qu’il est supposé sauver. Des particuliers confectionnent dans leur jardin des pièges à base de bouteilles appâtées de mélanges sucrés et alcoolisés, ces dispositifs artisanaux sont particulièrement dangereux pour les pollinisateurs : abeilles sauvages, bourdons, papillons et autres auxiliaires des jardins y trouvent la mort en grand nombre. Résultat ? Un désastre silencieux, répété chaque printemps à l’échelle de millions de jardins.
Un frelon arrivé dans un conteneur de poteries, et qu’on ne peut plus déloger
Le frelon à pattes jaunes d’origine asiatique (Vespa velutina) est une espèce exotique envahissante découverte en France (Lot-et-Garonne) en 2004, à la suite de son importation involontaire d’Asie via un conteneur de poteries. En seulement quelques années, il s’est implanté sur la quasi-totalité du territoire métropolitain, au point que son éradication est désormais impossible. En 2025, il est présent dans toute la France, y compris en Corse depuis août 2024, du Portugal à l’Angleterre à l’Ouest et de l’Italie aux Pays-Bas à l’Est.
La menace qu’il représente pour l’apiculture est réelle. Une étude conduite notamment par le MNHN estime qu’un nid consomme en moyenne plus de 11 kilogrammes d’insectes entre mars et octobre, dont environ 38 % d’abeilles domestiques, 30 % de mouches et 20 % de guêpes. 20 % des pertes d’abeilles domestiques lui sont aujourd’hui directement imputables, et chaque année, près d’un tiers du cheptel apicole pourrait être détruit, avec des pertes estimées à 12 millions d’euros pour la filière. Face à ces chiffres, la réaction des jardiniers et apiculteurs amateurs est compréhensible. Mais la méthode choisie aggrave le problème.
L’efficacité du piégeage ? Introuvable dans les données
Tout le monde piège, personne ne mesure vraiment. L’efficacité du piégeage de printemps n’est toujours pas démontrée. d’après une équipe de l’INRA de Bordeaux (2012) et du Muséum national d’Histoire naturelle (2013), ces pièges n’auraient aucun impact réel sur les populations de frelon asiatique, qui restent équivalentes dans les zones piégées par rapport à des zones sans pièges. L’explication tient à la biologie même de l’espèce : elle produit de très nombreuses femelles fondatrices, plus de 500 par nid, probablement de l’ordre de 1 500, et le printemps est la période où la mortalité naturelle est la plus élevée. Détruire certaines fondatrices ne ferait alors que laisser la place à d’autres.
Les campagnes de piégeage non sélectif menées depuis des années pourraient donc avoir un impact négatif sur les insectes et le bon fonctionnement des écosystèmes plus important que celui du frelon lui-même. C’est l’association Arthropologia, spécialisée en entomologie, qui l’écrit noir sur blanc en 2024. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) recommande d’ailleurs de ne pas installer de pièges artisanaux à grande échelle, soulignant leur impact limité sur les nids visés. Le message des instances scientifiques est cohérent depuis des années. Le terrain, lui, n’a pas suivi.
Un point aggravant souvent ignoré : même les insectes qui parviennent à sortir d’un piège n’en sortent pas indemnes. Le séjour, même court, dans un piège peut avoir un impact sur leur survie ou leur fécondité, excès de chaleur, humidité, etc. Une abeille solitaire qui s’est débattue trente minutes dans un fond de bouteille fermentée ne retourne pas butiner comme si de rien n’était.
Ce qu’il faut faire à la place
Le Muséum national d’Histoire naturelle reste très clair sur le sujet : « ce piégeage est déconseillé en dehors d’un cadre scientifique ». Si la pression du frelon sur un rucher est réellement forte, des alternatives moins destructrices existent. Mieux vaut privilégier des pièges dits « japonais », « coréen à ailes » ou grandes boîtes grillagées à cônes avec un appât inaccessible, afin de réduire le nombre d’insectes non cibles tués. Ces modèles plus sélectifs fonctionnent sur un principe physique : le frelon, plus grand, reste bloqué là où les petits insectes peuvent ressortir.
Le MNHN recommande des pièges à sélection physique, de préférence avec comme appât du jus de vieille cire fermentée, posés uniquement au niveau du rucher. Ces pièges doivent être posés à partir du mois de juin, période la plus fragile du cycle de développement des colonies, et jusqu’à la fin de la saison de prédation. Pas en mai. Pas dans tous les jardins. Pas avec n’importe quel appât.
La destruction des nids reste, à ce jour, la méthode la plus importante pour réduire réellement la pression du frelon asiatique. Signaler un nid à la mairie ou sur les plateformes dédiées, faire intervenir un professionnel : c’est moins spectaculaire qu’une bouteille accrochée à un pommier, mais c’est là que se joue vraiment la protection des pollinisateurs. Une loi spécifique adoptée en mars 2025 prévoit d’ailleurs la mise en place d’un plan de lutte national décliné à l’échelle départementale, structurant enfin une réponse coordonnée entre collectivités, apiculteurs et scientifiques. En attendant que ce cadre produise ses effets, la meilleure chose que la plupart des jardiniers puissent faire pour les abeilles, c’est de ranger leur bouteille.
Sources : fne.asso.fr | academie-veterinaire.fr


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