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Art et nudité: quand les papes faisaient rhabiller les anges (et castrer les statues)

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C'est une des œuvres les plus reconnues au monde. Couvrant le mur derrière l'autel de la chapelle Sixtine, au Vatican, Le Jugement dernier de Michel-Ange stupéfie les milliers de visiteurs qui accourent des quatre coins du monde pour l'admirer. Il a fallu au maître plus de quatre années pour venir à bout de cette fresque monumentale, achevée en 1541. Le résultat donne le tournis: une scène dantesque de 200 mètres carrés qui représente plus de 400 personnages –saints, martyrs, prophètes, anges, damnés– au premier jour de l'Apocalypse.

Le Jugement dernier, fresque du peintre florentin Michel-Ange, peinte entre 1536 et 1541 dans la chapelle Sixtine, au Vatican. | Domaine public / Wikimedia Commons

Le Jugement dernier, fresque du peintre florentin Michel-Ange, peinte entre 1536 et 1541 dans la chapelle Sixtine, au Vatican. | Domaine public / Wikimedia Commons

Commandée trois décennies après les autres œuvres de Michel-Ange ornant la chapelle vaticane, cette œuvre sert la politique du pape Paul III (1534-1549), qui tente de rappeler aux Chrétiens d'Occident les enseignements traditionnels de la foi. En effet, au moment où la fresque commence à s'animer sous les doigts du maître florentin, l'Église romaine traverse une crise sans précédent: les protestants, menés par Martin Luther, rejettent son discours pessimiste et culpabilisant et condamnent la corruption et la débauche du clergé catholique. Le Saint-Siège doit raidir son discours pour contrer «l'hérésie» réformée.

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Les ombres au tableau

C'est précisément pour cette raison que la fresque du Jugement dernier, dévoilée à la Toussaint 1541, fait scandale. Révélant sa maîtrise de l'anatomie humaine (acquise par de nombreuses séances de dissection de cadavres), Michel-Ange a mis en scène des nus. Des anges, bien sûr, mais aussi des saints, mélangeant les vertueux et les pécheurs dans cette nudité égalitaire. Le Christ lui-même est débraillé. Trop culotté? «En accordant plus d'importance à l'art qu'à la foi, [Michel-Ange] fait un véritable spectacle du manque de bienséance des martyrs et des vierges, fustige le célèbre écrivain et poète italien Pierre l'Arétin, en 1545. À tel point que même dans un bordel, on fermerait les yeux pour ne pas voir cela.»

Même son de cloche du côté du cardinal Biagio da Cesena, maître des cérémonies du pape, qui s'avoue scandalisé en découvrant la fresque, décrétant «que cette œuvre ne convenait pas à une chapelle papale, mais plutôt aux bains publics et aux tavernes». À travers ces critiques acerbes, serait-ce l'homosexualité de Michel-Ange que l'on condamne à demi-mot? Quoi qu'il en soit, en représailles, le peintre florentin donnera le visage de Biagio da Cesena à la figure du roi grec Minos, juge des Enfers représenté en bas à droite de la fresque… avec un serpent lui mordant les parties intimes. Le message est clair!

Détail de la fresque du Jugement dernier, peinte par Michel-Ange (1536-1541), avec le roi grec Minos (debout), représenté sous les traits du cardinal Biagio da Cesena. | Domaine public / Wikimedia Commons

Détail de la fresque du Jugement dernier, peinte par Michel-Ange (1536-1541), avec le roi grec Minos (debout), représenté sous les traits du cardinal Biagio da Cesena. | Domaine public / Wikimedia Commons

Mécène et admirateur de Michel-Ange, le pape Paul III ne lui en tiendra pas rigueur. Au contraire de ses successeurs à la tête du Vatican. En 1563, le concile de Trente qui s'achève ordonne qu'on élimine la nudité sous toutes ses formes dans l'art chrétien. «On supprimera donc toute superstition dans l'invocation des saints, dans la vénération des reliques ou dans un usage sacré des images, précise un décret du concile, entériné le 4 décembre 1563. […] Enfin toute indécence sera évitée, en sorte que les images ne soient ni peintes ni ornées d'une beauté provocante.»

L'Église catholique rejette désormais la chair nue et toutes les suggestions visuelles du péché. «On sait que les peintres ont souvent sculpté ou peint l'Enfant Jésus nu, ce qui n'a pas eu bonne audience chez beaucoup d'hommes de grande piété et de grand discernement, renchérit le théologien flamand Johannes Molanus en 1570. Car en quoi cette nudité peut-elle bien être édifiante? Si encore elle n'était pas pervertissante pour les enfants, scandaleuse pour les petits!»

Des postures pas très catholiques…

Comment remettre tout ce beau monde dans le droit chemin? L'année de la mort de Michel-Ange, en 1564, le pape Pie IV (1559-1565) ordonne à un des disciples du peintre, Daniele da Volterra, de rhabiller une quarantaine de personnages du Jugement dernier. Ce qui lui vaudra le surnom «Il Braghettone», le «faiseur de culottes» ou le «caleçonneur». Sous son pinceau, la fresque du maître est maquillée et certains regards suggestifs –comme celui de saint Blaise, braqué sur une sainte Catherine entièrement nue– détournés, pieusement, vers le Christ. Tout un art!

Avant et après la censure picturale de saint Blaise et sainte Catherine par le peintre Daniele da Volterra, sur la fresque du Jugement dernier, située dans la chapelle Sixtine. | Gianluigi Colalucci / Conservation Science in Cultural Heritage / CC BY 4.0 / via ResearchGate

Avant et après la censure picturale de saint Blaise et sainte Catherine par le peintre Daniele da Volterra, sur la fresque du Jugement dernier, située dans la chapelle Sixtine. | Gianluigi Colalucci / Conservation Science in Cultural Heritage / CC BY 4.0 / via ResearchGate

Par ailleurs, le contrôle papal ne s'est pas limité aux fresques de Rome. Le décret cible aussi les sculptures et les statues qui, conformément à la tradition antique, sont généralement représentées dans leur plus simple appareil, muscles saillants et appendices à l'air… La modestie chrétienne voudrait plutôt qu'on les couvre d'une chaste feuille de vigne.

La Chute de l'Homme (1592), huile sur toile du peintre et dessinateur maniériste néerlandais Cornelis Cornelisz van Haarlem, conservée au Rijksmuseum d'Amsterdam. | Domaine public / Wikimedia Commons

La Chute de l'Homme (1592), huile sur toile du peintre et dessinateur maniériste néerlandais Cornelis Cornelisz van Haarlem, conservée au Rijksmuseum d'Amsterdam. | Domaine public / Wikimedia Commons

Cette mode prude commence à s'immiscer au Vatican sous le mandat de Paul IV (1555-1559) et s'accélère aux XVIIe et XVIIIe siècles. Pudiquement cachés d'une feuille de vigne en plâtre ou en bronze, les membres virils disparaissent du Saint-Siège: une légende maintient que les pénis orphelins seraient encore, de nos jours, dissimulés dans un tiroir secret du Vatican.

Trois siècles après sa mort, Michel-Ange devra encore souffrir de la censure. La copie en plâtre de sa célèbre statue David, offerte en 1857 à la reine Victoria, est elle-même jugée si offensante qu'elle est complétée d'une feuille de vigne en cas de visite d'une lady… La pudibonderie du Vatican devrait peut-être méditer les mots de Martin Luther, dont l'Église catholique combattait justement «l'hérésie» avec de tels artifices. «Certains devraient avoir une feuille de vigne sur la bouche», ironisait le théologien allemand protestant.

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