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L'histoire du film Furcy né libre est celle d'une lente maturation. Semblable à celle qui a mené cet esclave de l'île de La Réunion à lutter durant 28 ans pour arracher son statut d'homme libre.
"On était en 2010, Mohammed Aïssaoui venait d'avoir le prix Renaudot pour son livre sur l'esclave Furcy." Abd al Malik joue sur l'Île de la Réunion et des jeunes viennent le voir le livre à la main. "Quand je l'ai lu, il y avait quelque chose de tellement dense, tellement puissant, je ne me sentais pas prêt. Donc j'ai mis le livre de côté. Petit à petit, l'histoire de Furcy a commencé à infuser en moi."
Makita Samba tient le rôle principal dans "Furcy né libre" le nouvea film d'Abd al Malik. ©K FilmsQuelque temps plus tard, Abd al Malik est appelé à Los Angeles pour enregistrer la voix française du film Naissance d'une nation sur la révolte fomentée par l'esclave Nat Turner. Cette expérience mais aussi l'affaire George Floyd et l'affaire Adama Traore vont singulièrement changer le cours des choses… Tout comme l'exposition sur la figure noire dans l'art du XIXe siècle, à laquelle l'artiste a participé à Nantes et pour laquelle il a écrit et créé le spectacle Le jeune Noir à l'épée.
"À ce moment-là, le producteur-scénariste Etienne Comar me dit : "J'ai acquis les droits d'un livre et j'aimerais que tu réalises ce film". Et il me tend le livre de Mohammed Aïssaoui dix ans, quasiment jour pour jour, après que les étudiants de la Réunion me l'ont apporté. Sauf que là je savais ce que je voulais faire. Là j'étais prêt", explique Abd al Malik.
"The Underground railroad""Certaines problématiques qu'on vit aujourd'hui sont les conséquences directes de la période esclavagiste, coloniale et néocoloniale. En ce sens, on doit revenir au commencement et comprendre que ces choses-là ont été des constructions. Et si on peut construire, on peut déconstruire. Mais pour ça, il faut revenir aux origines, savoir d'où viennent ces inégalités. Ce que dit Joseph Lory à Furcy à la fin, sur ses amis blancs, riches et puissants, est une réalité. Ça veut dire quelque chose dans nos sociétés aujourd'hui encore. Donc il faut continuer à mener ce travail."

À travers le film, le créateur entend faire écho à la situation d'aujourd'hui. "De mon point de vue, même si l'histoire ne se répète pas, elle rime. On retrouve certaines traces. Ce travail mémoriel est fondamental. Pour pouvoir le mener à bien, on doit comprendre les ressorts de cette histoire, pour pouvoir précisément faire en sorte qu'on soit dans une société plus juste, plus égalitaire, où la justice soit opérative, véritablement. Une société où liberté, égalité, fraternité, ce ne sont pas juste des mots inscrits sur les frontons des lieux publics, mais incarnés dans des êtres, des politiques, dans tout un être au monde, en fait."
Lutter contre l'instrumentalisation de l'Histoire
Le plus grand défi à ses yeux était de composer avec "la part de la fiction dans nos sociétés. Comment allais-je être capable de faire un film qui soit un vrai film de cinéma ? C'est pour cela qu'au départ, je n'étais pas prêt. Je prends un exemple : lorsque Shakespeare écrit Richard III, c'est une commande d'œuvre de propagande contre ce roi. Dans la pièce, il est vraiment horrible, même physiquement. Aujourd'hui, lorsqu'on parle de lui, on ne se souvient pas du Richard III historique, mais du Richard III de Shakespeare. Dans nos sociétés, la part de la fiction est fondamentale parce qu'in fine, les gens peuvent retenir ça plus qu'autre chose."
"Être français, ce n'est pas une couleur de peau, pas un sexe, pas une religion, c'est le fait d'adhérer à des valeurs, des principes."
Aujourd'hui, en France, l'extrême droite raconte une histoire. "Le problème n'est pas qu'ils la racontent, c'est le fait qu'à un moment donné, on doit fonctionner récit contre récit. Si on ne s'approprie pas notre pays et nos valeurs, qui sont les valeurs républicaines, laïques, etc. Si on ne montre pas clairement qu'être français, ce n'est pas une couleur de peau, pas un sexe, pas une religion, c'est le fait d'adhérer à des valeurs, des principes, etc. Si on ne met pas en valeur notre histoire, des esprits chagrins racontent, eux, une autre histoire, où ils essentialisent, ils racialisent, ils excluent, où ils créent des concepts fallacieux, etc. C'est à nous, raconteurs et raconteuses d'histoire de prendre à bras-le-corps notre destin et de lutter récit contre récit."
Il faut abroger le Code noir
Avec l'idée que la fiction et les artistes ont un "rôle complémentaire à jouer face au travail des historiens. Je voulais faire un grand film passionnant pour qu'en sortant de là, le public ait envie de lire le livre de Mohammed Aïssaoui, de se renseigner sur des travaux universitaires sur le sujet, qu'il se pose la question du Code noir (édicté en 1685, et qui légiférait l'esclavage dans les colonies françaises, NdlR) : pourquoi n'est-il toujours pas abrogé… ?"
Abd al Malik a donc travaillé avec la Fondation Mémoire de l'Esclavage et les éditions Gallimard pour faire un dossier pédagogique. "Que ces ressources puissent être utilisées par l'Éducation nationale et les enseignants pour illustrer leurs cours sur l'esclavage. On a envie de faire rentrer ça dans les programmes. J'ai aussi écrit une lettre à la présidente de l'Assemblée nationale pour remettre dans les débats cette abrogation définitive du Code noir parce qu'il faut le faire."
"Small Axe": la lutte des Antillais de LondresSelon lui, ce passé douloureux relève trop souvent du déni. "Souvent, on a des secrets de famille. Quand on cache ces choses, tôt ou tard, ça finit par nous exploser à la figure de manière violente. Alors que si on affronte les choses, ça peut être difficile, mais ça nous permettra véritablement d'avancer, de passer à autre chose. J'ai l'impression qu'on est dans ce momentum. Il faut que les institutions politiques, culturelles, françaises et européennes, comprennent qu'il est plus que temps de faire ce devoir de mémoire, si on a envie véritablement de faire peuple, de faire Europe."
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